Dans le haut var, au vieux Jas, en ce beau mercredi de juin 1936, Ernest le berger se lavait les pieds dans la bassine où d'habitude il faisait la vaisselle. Il remuait d'aise ses doigts de pied dans l'eau fraîche qu'il venait de tirer du puits. Sa cabane dominait plusieurs hectares de garrigue et d'herbes encore mieux tondues que par une machine américaine dernier cri. Les moutons venaient de rentrer dans leur abri, on les entendait piétiner et bêler doucement au son étouffé de leurs cloches. Le soleil était déjà bas sur l'horizon et les chiens, après leur journée de travail, la tête entre les pattes, surveillaient leur maître d'un oeil confiant. Ernest le berger n'était pas bavard ; il ne savait ni lire ni écrire, mais il avait l'oreille musicale et une superbe voix de baryton. Ce soir là il chantait à tue-tête en passant sa chemise à carreaux propre et son pantalon de toile beige à peine froissé. Les chiens qui savaient très bien compter, aussi bien leurs moutons que les jours de la semaine, se demandaient pourquoi leur maître procédait à ces ablutions entre deux dimanches alors qu'elles étaient en général réservées au samedi. La veille un agneau imprudent s'était cassé deux pattes en déboulant d'un rocher où il s'était aventuré loin du troupeau. Il avait fallu l'abattre et, comme le maître était parti à Marseille avec toute sa famille, Ernest se dit que le mieux était de le porter lui-même au boucher. Après tout il n'était pas mécontent de surprendre sa Mireille. Il coucherait chez elle ce soir et remonterait demain matin vers cinq heures. Elle qui se plaignait de ne le voir que le samedi, elle allait être rudement contente ! Ils avaient le même âge et il l'adorait depuis sa plus tendre enfance. Avant son mariage il n'aurait pas osé la toucher, c'était une demoiselle, pensez.. Elle avait même son certificat d'études. Mais après la mort de son mari il l'avait consolée. A la descente il fallait tout de même une bonne heure pour atteindre le village, même en marchant vite. Il portait l'agneau, les quatre pattes ficelées, en bandoulière sur l'épaule gauche. Il était costaud, notre Ernest, et dix kilos ce n'était pas grand chose pour lui. Il bavarda cinq minutes avec le boucher, puis, les mains dans les poches se dirigea vers la maison de sa chérie. C'était une bien belle fille, la Mireille : un vrai cygne au milieu de ses trois frères et soeurs, vilains canards, à l'image de leur ivrogne de père. Elle était brune, fraîche, grasse, rieuse. La pauvre, peuchère, avait perdu son mari après seulement un an de mariage et depuis elle vivait toute seule. Elle habitait une maison rose entourée de vignes et de jasmins que son défunt, de trente ans son aîné, mais plein de sous, avait bâti pour elle. Elle n'avait consenti à épouser le barbon que lorsqu'il eut construit une villa comme celles qu'elle avait vu à Sainte-Maxime, toute de plain-pied, avec des arcades, une salle de bains et un réfrigérateur. Cela avait été la première maison moderne du village, et les paysans impressionnés disaient "la nouvelle bâtisse". Ils disaient aussi qu'il fallait être fou pour épouser une gaillarde de 19 ans lorsque l'on en a 50 et que ce n'était pas étonnant que son mari soit mort au bout d'un an. Tout était déjà éteint, sauf sa chambre dont les volets entrouverts laissaient passer des raies dorées dans le bleu marine de la nuit. Ernest tout joyeux se dit : j'espère qu'elle ne dort pas encore, elle doit encore lire un de ces trucs où je ne comprends rien. Il écarta les volets tout doucement et resta paralysé de stupeur, un grand trou dans l'estomac et les pieds changés en chênes centenaires. Les jambes en l'air, sa Mireille jouissait avec les mêmes cris et le même entrain auxquels il était habitué. A première vue il ne pouvait reconnaître les fesses du gars qui plongeait en cadence. La rage le submergeant et déracinant ses pieds d'un coup, il sauta sur le bord de la fenêtre en poussant un grand cri. Les deux amants se séparèrent avec un grand bruit de succion et l'homme se retrouva sur le dos le membre droit comme un cierge. - Le facteur .. J'aurais dû m'en douter .. Salaud, tu me le paieras ! . - Dis donc, minable, la Mireille, elle n'est pas mariée avec toi. - Non, mais moi, je l'aime, je ne suis pas le coq du village, moi, je ne trousse pas toutes les filles. Je te la laisse ta putain, si la marmotte elle le lui mord, il faut bien qu'elle la gratte. Mais, toi, tu me demanderas pardon à genoux, je te le jure. Le beau facteur ricana : - ça, mon vieux, c'est pas demain la veille. Et Ernest s'en fût, la rage au coeur, de nuit dans la montagne, vers ses chiens et ses moutons fidèles. C'est en trébuchant sur les pierres du chemin que l'idée de sa vengeance germa dans son esprit. Un homme du nord aussi frustre qu'Ernest aurait pensé à porter du fumier devant la porte de son rival, ou quelque chose du même genre. Lui, il eut une idée merveilleuse. Etre cocu c'est bien triste, mais il venait de trouver le moyen de mettre les rieurs de son côté. Après avoir sorti quelques billets de dessous une pierre, le lendemain après midi il redescendit au village. Les chiens n'y comprenaient plus rien, surtout qu'il n'avait même pas prit de bain de pieds. Il alla chez Ange, le marchand de tabac et de journaux, et lui demanda d'envoyer pour lui un mandat à Nice. Ange déjà au courant de sa déconvenue de la veille, se frappa le front : - ça, mon vieux, je t'aurais jamais cru si malin ! Il attendit quinze jours, puis un matin il eut le triomphe qu'il attendait. Suant et soufflant le beau facteur, poussant sa bicyclette, montait jusqu'à sa cabane. Il lui jeta "Nice-matin" en lui disant : - Salaud, si c'est tout ce que tu as trouvé ! Alors Ernest magnanime : - Dans un an, si tu veux, j'arrêterai l'abonnement, mais pour cela il faudra que tu me demandes pardon devant tout le monde au cercle .. Tu as un an pour te décider ! On a beau être un Don Juan de village, le beau facteur n'en demanda pas moins pardon, et Ernest le berger vécut entouré d'une certaine considération qu'on n'accorde pas d'habitude aux malheureux cocus. Geneviève ANTOINE-DARIAUX , Avril 2002 |